Jean-Baptiste Ferrand est archiviste diocésain de Chambéry depuis quinze ans. Historien de formation, passionné par le patrimoine religieux savoyard, il connaît comme peu d'autres les richesses cachées des sacristies et des dépôts d'archives du diocèse. Il nous a reçus dans la salle de lecture des Archives diocésaines pour un entretien sur les trésors méconnus du patrimoine religieux savoyard, les enjeux de la préservation et les découvertes qui jalonnent sa carrière.
Sommaire
- Être archiviste diocésain en Savoie
- Les Archives diocésaines de Chambéry
- Manuscrits médiévaux et livres liturgiques anciens
- Registres paroissiaux et généalogie catholique
- Le patrimoine mobilier des églises savoyardes
- Découvertes et surprises d'archives
- Numérisation et accès au grand public
- Préservation et avenir du patrimoine
- Conclusion
Le patrimoine religieux de Savoie ne se réduit pas à ses clochers et à ses vitraux. Derrière chaque église, il existe une mémoire documentaire — registres de baptêmes, inventaires de sacristie, correspondances entre curés et évêques, comptes de fabrique — qui raconte l'histoire de la foi vécue au quotidien pendant des siècles. Cette mémoire, souvent méconnue du grand public, est conservée et valorisée par les archivistes diocésains. Nous avons rencontré Jean-Baptiste Ferrand, qui en est le gardien pour le diocèse de Chambéry.
Être archiviste diocésain en Savoie
Qu'est-ce qui vous a amené à devenir archiviste diocésain ?
Jean-Baptiste Ferrand pose ses lunettes et sourit. « Un concours de circonstances et une passion ancienne. J'ai fait une licence d'histoire à l'Université Grenoble-Alpes, puis un master en archivistique à l'École nationale des chartes. Pendant mes études, j'ai fait un stage aux Archives départementales de Savoie et j'ai été littéralement subjugué par les fonds religieux — des centaines de cartons de documents produits par des institutions qui n'existent plus, des monastères supprimés à la Révolution, des confréries laïques du XVIIe siècle, des fabriques paroissiales. Chaque document était une fenêtre ouverte sur un monde disparu. »
Quand le diocèse de Chambéry a cherché un archiviste pour moderniser son service d'archives, il a postulé. « Je ne savais pas trop à quoi m'attendre. Les Archives diocésaines n'ont pas toujours la visibilité des Archives nationales ou départementales. Mais rapidement, j'ai réalisé que le fonds était d'une richesse exceptionnelle et qu'il était largement sous-exploité. Quinze ans plus tard, je suis toujours là. »
En quoi le travail d'archiviste diocésain diffère-t-il de celui d'un archiviste des Archives départementales ou nationales ?
« La différence principale, c'est que je travaille pour une institution vivante. Les Archives départementales gèrent des fonds historiques clos — des administrations dissoutes, des notaires décédés. Moi, je gère à la fois des fonds historiques anciens et des archives courantes : les actes de baptême de cette semaine, les procès-verbaux du conseil épiscopal de ce mois, les factures de restauration de l'orgue de telle paroisse. Il y a une continuité vivante qui me fascine. »
Il souligne aussi la dimension pastorale. « Je travaille au service de l'Église, et ça change la nature du travail. Quand une famille cherche la trace d'un arrière-grand-père baptisé dans une petite église de Tarentaise au XIXe siècle, il y a une dimension humaine et spirituelle dans ma réponse qui va au-delà de la simple prestation archivistique. Je participe à la transmission d'une mémoire familiale et ecclésiale. »
Les Archives diocésaines de Chambéry
Pouvez-vous nous décrire les Archives diocésaines de Chambéry : que contiennent-elles, quelle est leur organisation ?
« Les Archives diocésaines de Chambéry couvrent le diocèse actuel, qui correspond approximativement aux deux Savoie — Savoie (73) et Haute-Savoie (74). Mais notre fonds contient aussi des documents de l'ancien diocèse de Genève, qui couvrait une partie de l'actuelle Haute-Savoie avant la Réforme du XVIe siècle. En termes de volume, nous avons environ 800 mètres linéaires de documents, ce qui représente plusieurs millions de pages. »
L'organisation suit les grands ensembles institutionnels. « Nous avons les fonds de l'archevêché proprement dit : correspondances des archevêques, actes administratifs, dossiers de personnel (prêtres, religieux). Nous avons les fonds paroissiaux : registres sacramentels anciens (antérieurs à 1792), comptabilités de fabrique, inventaires de mobilier. Et nous avons des fonds spéciaux : archives des congrégations religieuses supprimées ou fusionnées qui nous ont confié leurs documents, fonds photographiques, plans d'architectes. »
Quelle est la pièce la plus ancienne que conservent vos archives ?
« Un parchemin original du XIIe siècle, un acte de donation d'une terre à un prieuré bénédictin de la région par un seigneur local. Il est magnifiquement conservé — le parchemin est encore souple, l'encre encore lisible. Tenir entre ses mains un document rédigé il y a neuf siècles, c'est une expérience toujours émouvante, même après quinze ans. »
Manuscrits médiévaux et livres liturgiques anciens
Quels sont les trésors manuscrits les plus précieux que vous conservez ?
« Nous avons plusieurs manuscrits enluminés du XIIIe au XVe siècle, dont un antiphonaire — un livre de chant liturgique — provenant d'un ancien couvent de Clarissses de la région. Ses enluminures représentent des scènes de la vie des saints avec une fraîcheur de couleur et une finesse de détail remarquables pour l'époque. Ce type de manuscrit est comparable, toutes proportions gardées, aux grandes enluminures des bibliothèques nationales. »
Il mentionne également les livres liturgiques imprimés anciens. « La Savoie a été, dès la fin du XVe siècle, une région d'intense activité typographique et éditoriale, en lien avec les centres imprimeurs de Lyon et Genève. Nous conservons des missels et des bréviaires du XVIe siècle, certains avec des annotations manuscrites de curés qui les ont utilisés pendant des décennies. Ces traces d'usage concret sont aussi précieuses pour l'historien que le texte imprimé lui-même. » Ces livres témoignent d'une tradition artistique et architecturale profondément enracinée, que l'on retrouve aussi dans l'architecture romane et gothique en Savoie, dont les motifs ornementaux dialoguent avec les enluminures de ces manuscrits.
Il évoque aussi les livres de raison des curés. « Au XVIIe et XVIIIe siècle, de nombreux curés tenaient des sortes de journaux personnels mêlant comptes de fabrique, notes météorologiques, observations sur la vie locale, citations théologiques. Ces "livres de raison" des prêtres sont des sources extraordinaires pour l'histoire sociale et religieuse locale. J'en ai découvert plusieurs dans des cartons non inventoriés lors de ma première année ici — de véritables mines d'or. »

| Type de fonds | Exemples de documents | Période concernée |
|---|---|---|
| Fonds de l'archevêché | Correspondances des archevêques, actes administratifs, dossiers de personnel (prêtres, religieux) | XIIe-XXIe siècles |
| Fonds paroissiaux | Registres sacramentels (baptêmes, mariages, sépultures), comptabilités de fabrique, inventaires de mobilier | Antérieurs à 1792 et suivants |
| Fonds spéciaux | Archives de congrégations religieuses supprimées ou fusionnées, fonds photographiques, plans d'architectes | XIXe-XXe siècles |
| Manuscrits et livres liturgiques anciens | Antiphonaires enluminés, missels et bréviaires imprimés, livres de raison des curés | XIIIe-XVIIIe siècles |
Registres paroissiaux et généalogie catholique
Les généalogistes font souvent appel à vous. Que contiennent exactement les registres paroissiaux ?
« Les registres paroissiaux sont les ancêtres de l'état civil. Avant la Révolution française (1792), c'est le curé qui tenait les registres officiels des naissances (actes de baptême), des mariages et des décès (sépultures). En Savoie, qui n'a été rattachée à la France qu'en 1860, ces registres continuent souvent en mains diocésaines jusqu'à cette date pour les mariages et baptêmes catholiques. »
Il décrit ce qu'on peut y trouver. « Un acte de baptême du XVIIe siècle contient le prénom de l'enfant, la date, le nom des parents et parrain et marraine, et souvent la signature du prêtre et parfois des témoins. Au fil des siècles, les formulaires se standardisent et s'enrichissent. Pour un généalogiste, c'est une mine : on peut parfois remonter une lignée familiale sur cinq à six générations à partir d'un seul registre. »
Ces registres sont-ils accessibles en ligne ?
« Une grande partie l'est désormais. Les Archives départementales de Savoie et celles de Haute-Savoie ont numérisé une large fraction de leurs fonds d'état civil et de registres paroissiaux, accessibles gratuitement sur leurs sites. Les Archives diocésaines ont numérisé leurs propres collections et travaillent à les rendre accessibles sur des plateformes collaboratives de généalogie. C'est un chantier en cours — la numérisation représente un travail colossal mais dont les bénéfices pour le public sont immédiats. »
Le patrimoine mobilier des églises savoyardes
Le patrimoine mobilier des églises semble être un sujet sensible. Pouvez-vous nous en dire plus ?
« C'est un sujet qui me tient à cœur et qui est effectivement sensible. Depuis la loi de 1905, les objets mobiliers des églises construites avant cette date appartiennent aux communes ou à l'État, et non à l'Église. Cela crée parfois des situations complexes : une commune peut décider de vendre ou de prêter un tableau ou un calice sans consulter la paroisse. »
Il souligne le travail d'inventaire. « En Savoie, la Direction des affaires culturelles mène depuis des années un inventaire systématique du patrimoine mobilier des édifices religieux. Cet inventaire recense, photographie et évalue chaque objet — statues, tableaux, vases sacrés, textiles liturgiques, livres anciens. C'est un travail titanesque : les deux Savoie comptent des centaines d'églises, et beaucoup d'entre elles ont gardé depuis des siècles des objets dont personne ne soupçonne la valeur. » Parmi ces trésors, l'art populaire sacré conservé dans les paroisses de France — ex-voto, icônes populaires, objets de dévotion — représente une catégorie souvent ignorée mais d'une richesse documentaire exceptionnelle.
Y a-t-il des objets particulièrement méconnus mais précieux dans les paroisses rurales de l'Avant-Pays savoyard ?
« Oh, certainement. Les petites églises de l'Avant-Pays ont souvent mieux conservé leur mobilier original que les grandes églises urbaines, précisément parce qu'elles étaient moins visitées et moins susceptibles de réaménagements. Il y a par exemple des retables en bois peint et doré du XVIIe siècle dans des chapelles rurales qui mériteraient un classement — certains sont des œuvres de qualité comparable à ce qu'on trouve dans des musées régionaux. »
Il mentionne aussi les textiles. « Les chasubles et les dalmatiques brodées des XVIIe-XVIIIe siècles sont souvent extraordinaires. Les paroisses de l'Avant-Pays ont bénéficié de dons de familles nobles ou de marchands prospères, et ces donations prenaient souvent la forme de vêtements liturgiques somptueux en soie brodée d'or et d'argent. Beaucoup de ces pièces dorment dans des armoires de sacristie sans que personne ne les ait regardées depuis des décennies. »
Découvertes et surprises d'archives
En quinze ans d'archivistique diocésaine, quelles sont les découvertes qui vous ont le plus marqué ?
Jean-Baptiste Ferrand prend le temps de réfléchir. « Une anecdote en particulier me revient toujours. En 2015, en traitant un fonds de cartons non classés provenant d'une paroisse de Maurienne, j'ai trouvé une liasse de lettres datant du XVIIIe siècle, échangées entre un curé de campagne et un évêque de Chambéry. Les lettres racontent une querelle de clocher assez banale — une dispute de préséances dans une procession. Mais dans l'une d'elles, le curé décrit en détail sa paroisse : les familles, les mendiants, les fêtes locales, la qualité du blé cette année-là. Un instantané de vie quotidienne rurale savoyard qui n'existe nulle part ailleurs. »
Il raconte une autre découverte. « En 2019, en numérisant des registres de comptabilité d'une fabrique paroissiale du XVIIe siècle, j'ai trouvé une note de frais d'un musicien ambulant engagé pour la Fête-Dieu. Cet homme, dont je ne saurai jamais le nom, a joué du violon lors d'une procession en 1687 pour quelques sous. Cette trace minuscule d'une vie musicale populaire m'a ému — c'est ce que les archives peuvent faire : ressusciter des vies ordinaires que l'histoire officielle n'a pas retenues. »
Y a-t-il des "fonds fantômes" — des archives que vous cherchez mais n'avez pas encore trouvées ?
« Oui, plusieurs. Les archives du monastère chartreuse de Currière — une chartreuse médiévale proche de Saint-Pierre-de-Chartreuse — ont en partie disparu lors des confiscations révolutionnaires. On sait qu'il existait un scriptorium et une bibliothèque remarquables au XVe siècle, mais une fraction seulement des manuscrits a été localisée. Certains pourraient être dans des bibliothèques universitaires ou des collections privées, en France ou à l'étranger. C'est une enquête en cours. »
Numérisation et accès au grand public
La numérisation transforme-t-elle votre travail et l'accès aux archives ?
« Profondément. Quand j'ai commencé, la consultation se faisait uniquement en salle de lecture. Aujourd'hui, une part croissante de nos fonds est accessible en ligne. Un chercheur australien descendant d'émigrants savoyards du XIXe siècle peut consulter depuis Sydney le registre de baptême de son arrière-arrière-grand-père. C'est une révolution démocratique de l'accès aux archives que les professionnels de ma génération n'auraient pas imaginée. »
Il souligne les limites. « La numérisation ne dispense pas de la consultation physique pour les chercheurs sérieux. Les originaux portent des informations que la photographie ne capture pas : le grain du parchemin, les traces d'humidité qui en disent long sur les conditions de conservation, les annotations au crayon difficilement lisibles en ligne. Et surtout, il y a toujours des fonds non encore numérisés — nous en sommes à environ 30 % de notre collection. »
Encouragez-vous les paroissiens à apporter des documents anciens aux archives ?
« Absolument. Beaucoup de familles catholiques savoyardes ont gardé dans leurs greniers des documents qui appartiennent à l'histoire ecclésiastique : des carnets de premiers communiants, des livrets de messe annotés, des photographies de cérémonies religieuses de la fin XIXe-début XXe siècle. Ces documents n'ont pas la valeur officielle d'un registre paroissial, mais ils complètent les archives institutionnelles d'une façon irremplaçable. »
Il précise le processus. « Nous ne récupérons pas forcément les originaux — les familles peuvent les garder. Nous proposons une numérisation gratuite et un dépôt de la copie numérique dans notre fonds. Ainsi, le document reste dans la famille mais entre aussi dans notre mémoire collective. »

Préservation et avenir du patrimoine
Quels sont les principaux dangers qui menacent le patrimoine archivistique et mobilier des églises savoyardes ?
« Trois menaces principales. D'abord, le temps et les conditions de conservation : l'humidité, les variations de température, les insectes et rongeurs dégradent les documents et les objets. De nombreux greniers de sacristie ruraux abritent des trésors dans des conditions d'hygrométrie catastrophiques. La mise en sécurité de ces fonds est une urgence permanente. »
« Ensuite, le dépeuplement des paroisses rurales. Quand une paroisse ferme ou fusionne, que fait-on des documents et des objets ? Sans une politique claire de transfert aux archives diocésaines ou aux archives communales, des fonds entiers disparaissent dans des greniers puis sont perdus lors de ventes de presbytères. »
« Enfin, le vol. Les objets d'art religieux sont des cibles pour les réseaux de trafic international d'antiquités. Depuis trente ans, plusieurs paroisses savoyardes ont été victimes de vols — des tableaux, des statues, des calices. Le classement monument historique est une protection, mais elle a ses limites face à des malfaiteurs organisés. »
Quel message souhaitez-vous adresser aux paroissiens et aux élus locaux sur la préservation du patrimoine religieux ?
« Que ce patrimoine leur appartient, au sens le plus large. Les objets mobiliers des églises antérieures à 1905 appartiennent aux communes, c'est la loi. Mais les paroissiens sont les dépositaires moraux et spirituels de cette mémoire. Il ne faut pas attendre que l'objet se dégrade pour signaler son état aux archives diocésaines ou à la DRAC. Un coup de téléphone, une photo envoyée par mail, c'est souvent suffisant pour lancer une évaluation. »
Il encourage aussi la participation active. « Le mécénat de restauration est ouvert aux particuliers. Plusieurs dispositifs fiscaux permettent de déduire des dons à la restauration d'un objet classé. Des familles de l'Avant-Pays savoyard ont ainsi financé la restauration d'un tableau d'église ou d'un calice en souvenir d'un ancêtre enterré dans la paroisse. Ces gestes de fidélité à la mémoire locale sont émouvants et précieux. »
Pour les passionnés de patrimoine religieux savoyard souhaitant en apprendre plus sur les richesses architecturales des églises locales, les articles sur les vitraux des églises de Savoie et sur l'église de Saint-Genix-sur-Guiers et son retable baroque complètent utilement cet entretien avec une entrée par l'architecture et l'art sacré visible.
Conclusion
L'entretien avec Jean-Baptiste Ferrand révèle l'ampleur et la fragilité du patrimoine religieux savoyard dans sa dimension documentaire et mobilière. Derrière les façades des églises et dans les armoires des sacristies, des siècles d'histoire locale attendent des regards attentifs — généalogistes, historiens, passionnés, mais aussi paroissiens ordinaires conscients que ces trésors appartiennent à leur mémoire collective.
La Savoie a la chance de disposer d'Archives diocésaines actives et d'une communauté de chercheurs passionnés. Mais la préservation de ce patrimoine exige l'engagement de tous : signaler un objet dégradé, donner une photographie ancienne, financer une restauration, visiter une église lors des Journées du patrimoine. Ces gestes simples sont autant de contributions à la transmission d'une mémoire qui dépasse les siècles.
Chaque pierre, chaque vitrail, chaque registre de sacristie est un fragment de cette longue mémoire vivante que la Savoie chrétienne porte depuis un millénaire.
